Haïti face à l’irrationalité politique : Répéter les mêmes erreurs et espérer un résultat différent
- GEORGES BOSSOUS JR.

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Il est difficile de concevoir qu’en 2026, certains acteurs traditionnels de la classe politique haïtienne envisagent de retourner devant la CARICOM pour négocier, une fois encore, des arrangements de pouvoir en Haïti. Au-delà de la stratégie politique, c’est la logique même de l’État souverain qui est mise à mal. Deux années après l’expérience du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) — issue précisément d’un arrangement régional sous pression internationale, dont les résultats se sont révélés catastrophiques, voir les mêmes acteurs reproduire la même démarche relève moins d’un calcul politique que d’une forme d’irrationalité structurelle.
La situation est d’autant plus préoccupante que l’exécutif haïtien est aujourd’hui profondément divisé, fragmenté par des querelles internes qui semblent davantage motivées par des ambitions personnelles que par l’intérêt national. Cette dissension permanente affaiblit l’autorité de l’État et offre un terrain fertile aux puissances étrangères pour affirmer ouvertement leur influence. Lorsque les dirigeants d’un pays affichent publiquement leur incapacité à s’entendre sur une orientation commune, ils envoient un message de vulnérabilité. Et dans le système international, la vulnérabilité appelle la domination.
Comme l’a souvent rappelé l’analyse sociopolitique contemporaine, un système qui reproduit les mêmes mécanismes sans réforme profonde ne peut générer qu’une reproduction des mêmes crises. « La folie consiste à répéter les mêmes actions en espérant un résultat différent. » Appliquée au contexte haïtien, cette formule prend une dimension tragiquement concrète.

Une souveraineté sous tutelle informelle
Sur le plan juridique et politique, la démarche de recourir à des médiations extérieures pour structurer l’architecture du pouvoir national pose un problème fondamental. La souveraineté, selon Jean Bodin, est « la puissance absolue et perpétuelle d’une République ». Elle implique que les décisions structurantes d’un État émanent d’abord de ses institutions internes.
Or, depuis plusieurs décennies, Haïti s’inscrit dans un modèle que le politologue Robert Keohane qualifierait de « dépendance asymétrique », où les décisions nationales sont façonnées par des acteurs extérieurs disposant d’un levier économique et diplomatique supérieur.
L’actualité récente l’illustre de manière troublante. Le Premier ministre de Saint-Kitts-et-Nevis, Terrance Drew — pays d’environ 50 000 habitants et actuel président de la CARICOM — a déclaré publiquement qu’il n’accepterait pas de ressortissants haïtiens sur son territoire dans le cadre d’accords migratoires avec les États-Unis. Il est difficile de ne pas souligner l’ironie : le chef du gouvernement d’un micro-État caribéen préside l’organisation régionale vers laquelle des responsables politiques haïtiens se tournent pour arbitrer leur crise interne.
Dans une réponse que j’ai formulée à cette prise de position, j’ai souligné qu’une telle posture soulève de sérieuses préoccupations éthiques et morales, particulièrement au sein d’un bloc régional qui se réclame d’une histoire partagée et d’une solidarité postcoloniale. Le Miami Herald a récemment évoqué ce qu’il qualifie d’« consensus implicite et souvent non dit concernant Haïti » au sein de certains pays caribéens — un consensus qui influence les décisions politiques tout en demeurant absent du langage diplomatique officiel.
Comment comprendre que des dirigeants haïtiens continuent de solliciter la médiation d’acteurs régionaux dont les politiques migratoires à l’égard des Haïtiens demeurent, au mieux, ambiguës, et, au pire, ouvertement discriminatoires ? Cette contradiction révèle une crise plus profonde : l’absence d’une diplomatie haïtienne capable d’imposer le respect.
L’échec du leadership et la reproduction des élites
Plus troublant encore est le retour de figures politiques ayant déjà participé à des administrations contestées, notamment celle d’Ariel Henry ou au sein du CPT, et qui se présentent à nouveau comme solutions. Cette circularité rappelle l’analyse de Vilfredo Pareto sur la « circulation des élites » : lorsqu’elle devient stagnante, elle engendre décadence et inefficacité.
La crise actuelle est morale autant qu’institutionnelle. Max Weber distinguait l’éthique de conviction de l’éthique de responsabilité. L’éthique de responsabilité suppose que l’exercice du pouvoir se mesure à ses conséquences pour la collectivité. Or, la fragmentation actuelle de l’exécutif — qui se déroule sous les yeux d’une population confrontée à l’insécurité généralisée et à l’effondrement des services publics — démontre une déconnexion dramatique entre pouvoir et responsabilité.
L’impact du colonialisme dans la psyché collective
La répétition de ces comportements ne peut être dissociée de l’impact historique du colonialisme sur la structure mentale et institutionnelle du pays. Frantz Fanon parlait d’aliénation coloniale pour décrire la tendance des sociétés postcoloniales à reproduire des schémas de domination hérités.
Ngũgĩ wa Thiong’o évoquait la « bombe culturelle » qui détruit la confiance d’un peuple en sa propre capacité d’autodétermination. Le phénomène est palpable : fragmentation institutionnelle, dépendance à la validation extérieure, incapacité à produire une vision nationale cohérente.
Mais il serait simpliste d’imputer toute responsabilité aux puissances étrangères. Comme le soulignait Eric Williams, l’impérialisme s’appuie toujours sur des élites locales consentantes.
Le moment de vérité
L’histoire jugera sévèrement cette génération politique si elle persiste à externaliser la souveraineté nationale tout en acceptant l’humiliation diplomatique comme une normalité.
La division actuelle au sommet de l’exécutif, qui ne repose sur aucune divergence idéologique structurante mais sur des rivalités de pouvoir, a ouvert la voie à une démonstration publique de domination étrangère. Dans un contexte où l’État apparaît fragmenté et sans cap stratégique, certaines chancelleries n’hésitent plus à afficher leur influence avec une assurance croissante.
Comme l’écrivait Michel-Rolph Trouillot, « le pouvoir n’est jamais innocent ; il se manifeste aussi dans la manière dont certaines voix sont réduites au silence ». Aujourd’hui, la voix d’Haïti est affaiblie non par fatalité, mais par insuffisance de vision.
Aucune nation ne peut exiger le respect si elle n’organise pas elle-même les conditions de ce respect.
Haïti n’est pas condamnée. Mais elle est à un point de rupture.
La question n’est plus de savoir si la communauté internationale continuera d’influencer notre trajectoire. Elle le fera. La véritable question est :
Haïti continuera-t-elle à offrir son destin comme terrain d’expérimentation diplomatique, ou décidera-t-elle enfin d’exercer pleinement sa souveraineté politique et morale ?
Le moment exige non des arrangements, mais une refondation totale de notre nation.
Références:
Bodin, J. (1576/1992). Les six livres de la République. Paris: Fayard.
Dubois, L. (2012). Haiti: The Aftershocks of History. New York: Metropolitan Books.
Fanon, F. (1952). Peau noire, masques blancs. Paris: Seuil.
Gramsci, A. (1971). Selections from the Prison Notebooks. New York: International Publishers.
James, C. L. R. (1938/1989). The Black Jacobins: Toussaint L’Ouverture and the San Domingo Revolution. New York: Vintage.
Keohane, R. (1984). After Hegemony: Cooperation and Discord in the World Political Economy. Princeton University Press.
Ngũgĩ wa Thiong’o. (1986). Decolonising the Mind. London: James Currey.
Santayana, G. (1905). The Life of Reason. New York: Charles Scribner’s Sons.
Trouillot, M.-R. (1995). Silencing the Past: Power and the Production of History. Boston: Beacon Press.
Williams, E. (1944). Capitalism and Slavery. Chapel Hill: University of North Carolina Press.
Manigat, F. (1992). Haiti: Les problèmes d’une démocratie. Port-au-Prince: Éditions des Antilles.
Miami Herald. (2026). Article on Caribbean migration agreements and regional stance toward Haiti.



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